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Se presser rend malade
Pascale Senk
L’accélération généralisée des technologies et des besoins change nos manières d’agir et de penser.

«C’est comment qu’on freine/je voudrais descendre de là ?», chantait déjà Alain Bashung au début des années 1990. Une époque où les nouvelles technologies n’avaient pas encore mis un immense coup d’accélérateur dans notre quotidien. Que ne dirait-il aujourd’hui où le règne du «tout, tout de suite» s’impose davantage chaque jour ? Nous qui avons cru gagner du temps en achetant sans nous déplacer grâce à Internet, ou en conversant au téléphone tout en marchant dans la rue, nous n’avons fait qu’empiler de nouveaux vécus à accomplir de plus en plus rapidement. Résultat : un vertige dû à l’accélération et qui n’est pas sans conséquences sur notre équilibre intérieur.
Dans une étude magistrale du sociologue allemand Hartmut Rosa (Accélération, Éd. La Découverte), les mécanismes insidieux de cette condensation du temps provoquée par la vitesse sont particulièrement explicites. Même ce que l’on appelle les activités de «temps libre» sont susceptibles de s’en trouver profondément modifiées, ainsi que le décrit le chercheur : «Power-nap (sieste réparatrice qui ne dure que quelques minutes) ou soirée avec les enfants abrégée et condensée en quality-time, en passant par le speed-reading et le speed-dating (une recherche de partenaires pour des rendez-vous éventuels, où les rencontres sont strictement minutées et “à la chaîne”), jusqu’au drive-through-funeral (un dispositif funéraire permettant de rendre visite au défunt et de laisser un mot sans quitter le siège de sa voiture)», tout nous entraîne à vivre nos expériences le plus vite possible.

Mais c’est évidemment dans les entreprises que l’impact de cette urgence érigée en philosophie de vie est le plus violent. Car tout part de ces épicentres économiques : si «Le temps, c’est de l’argent», selon la parole fondatrice de Benjamin Franklin, il y faut obtenir un rendement maximum en un minimum de temps. Françoise Bavcevic, psychologue et cofondatrice du programme de prévention «No smoking, no stress», observe une évolution inquiétante dans les sociétés où elle intervient : «L’injonction à laquelle chacun est soumis, c’est “zéro attente, zéro délai” ! Avant ce n’était que les dirigeants qui nous avouaient : “Je suis débordé”, aujourd’hui tous les salariés sont touchés : assistantes, cadres et ouvriers !» « J’ai dit à mon manager : “Je ne pourrai pas tout finir pour la réunion de 14 heures !” Complètement stressé, il m’a répondu : “Démerdez-vous !” », rapporte ainsi Sophie, assistante dans un laboratoire pharmaceutique.

Comment éprouver la satisfaction du travail accompli dans un tel contexte ? Si les tâches se multiplient, les travaux finalisés sont forcément de plus en plus rares. L’estime de soi de tous ceux qui cherchent à bien travailler s’en trouve atteinte. «J’ai tout le temps le pied sur l’accélérateur mais je ne me sens plus du tout efficace», confie Michel, technico-commercial dans une société informatique.

Autre conséquence : l’équilibre vie professionnelle-vie personnelle s’en trouve forcément contaminé. Comment rattraper le temps perdu si ce n’est à la maison ? « Beaucoup ne savent plus se fixer de limites, observe Françoise Bavcevic. Ils avouent qu’ils mangent trop vite, marchent trop vite… Toute notre action consiste alors à faire un travail de tri avec eux entre les moments où il vaut mieux ralentir et ceux où il faut aller plus vite. Le but : que chacun se réapproprie son propre rythme. » Dans un tel environnement, «les clients qui demandent des séminaires pour retrouver la capacité à réfléchir avant d’agir font figure de pionniers », analyse la psychologue.
Car, et c’est là l’un des effets majeurs de l’urgence généralisée, elle nivelle tout dans les esprits : l’important ne se distingue plus de l’urgent. Quant à l’essentiel, il s’efface des préoccupations toujours immédiates. Pour Jean-Louis Servan-Schreiber, ex-grand patron qui explore notre relation au temps depuis… longtemps, les conséquences les plus dommageables d’une vie placée sous haute urgence sont justement le manque d’anticipation et de vision. «Passé l’enfance, si nous ne pensons pas à long terme notre métier, notre équilibre affectif, nos choix, nos vrais désirs, personne ne le fera à notre place, écrit-il dans son nouvel essai Trop vite ! Pourquoi nous sommes prisonniers du court terme (Éd. Albin Michel). Beaucoup de ceux qui se lancent dans une thérapie le font moins sous la contrainte d’une souffrance devenue intolérable, que pour s’assurer de l’écoute et du temps, qui leur permet de faire le point sur eux-mêmes.» Une autre manière de rappeler que, si l’on ne s’oblige pas parfois à se remettre au point mort pour réapprendre à passer les bonnes vitesses, et si possible au bon moment, on risque d’aller tout droit dans le mur.